Visionnages et lectures du Jolly Roger francophone

Dialogues par-delà les époques : l’éternel retour de l’extrémisme de droite

Ainsi, ce nouveau pouvoir, encore représenté par personne et dû à une « mutation » de la classe dirigeante, est en réalité – si l’on veut garder l’ancienne terminologie, une forme « totale » de fascisme.

Pier Paolo Pasolini, Écrits corsaires, 1975, p. 36.

C’est en 1967 que Theodor Adorno a prononcé la conférence qui devient aujourd’hui le livre analysé ici. Texte important bien qu’il ait été presque oublié faute de publication : il faut dire qu’Adorno ne considérait pas cet exercice comme digne d’être publié. Un texte qui résonne fortement dans la période actuelle marquée par le retour d’idéologies jusqu’alors considérées comme peu susceptibles de séduire à nouveau les populations des Etats démocratiques de droit… mais la réalité politique contemporaine nous oblige à réécouter la voix de ceux qui, comme Adorno, ont dû quitter leur pays à cause des répressions.

Le contexte de la conférence doit être situé autour de l’année précédente, lorsque des nuages de mauvais temps s’amoncellent au-dessus d’une économie allemande, jusque-là florissante. La reconstruction du pays et l’accès à l’économie de consommation de l’après-guerre ont entraîné une atmosphère politique relativement calme et les vestiges du nazisme semblent désormais être des fantômes d’une autre époque. Cependant, lorsque Theodor W. Adorno prononce cette conférence (devenue aujourd’hui le livre Le Nouvel Extrémisme de Droite) devant une assemblée d’étudiants socialistes autrichiens, ce scénario positif, concernant l’apparente disparition d’une force d’extrême droite dans le pays qui a donné vie au nazisme, semble définitivement compromis : en effet, les élections au niveau des États (les Länder allemands) ont favorisé, l’année précédente dans certains États, un parti au visage familier, le NPD (Parti national démocratique), fondé en 1964 par d’anciens politiciens d’extrême droite (issus pour la plupart du Sozialistische Reichspartei, le parti socialiste du Reich). Ainsi, lorsqu’Adorno exprime ses réflexions sur le retour d’une extrême droite, cela ne peut être qu’un problème d’une acuité qui le conduit à présenter au public étudiant réuni à Vienne ses acquis en termes de notions et de concepts, issus de ses recherches de chercheur en sciences sociales comme de ses expériences de citoyen engagé.

Le fragment de Pasolini mis en exergue a été choisi parce qu’il permettait de donner la parole à un intellectuel important d’une autre nation qui a connu et subi directement, pourrait-on dire, l’avènement d’une forme totalisante de fascisme. Pasolini, lui aussi, sept ans après la conférence d’Adorno à Vienne, regarde son époque avec angoisse, craignant d’assister à l’émergence de nouvelles formes de fascisme et, avec un regard anthropologique, décrit ce qui, selon lui, pousse les jeunes à rejoindre des groupes extrémistes dont l’action violente inaugure les tristement célèbres « Anni di piombo »[1]. Ces sept-huit années qui séparent les deux auteurs nous permettent également de percevoir comment ce phénomène qui émerge en Allemagne au milieu des années soixante n’est pas exactement allemand (ou italien), mais traverse la société occidentale de l’époque dans son ensemble. Dans le laps de temps qui sépare les déclarations des deux auteurs, la société européenne a vu s’aggraver la crise économique de la production et du pétrole, et lorsque Pasolini écrit, les tensions sociales sont déjà beaucoup plus vives qu’en 1967.

Nous avons également choisi d’introduire la voix de l’écrivain italien car le point de vue de Theodor Adorno pourrait être considéré comme réducteur face à une situation qui n’est pas spécifiquement allemande. Lorsqu’il s’agit du danger de voir ressurgir les spectres d’une extrême droite forte de l’après-guerre, c’est toute l’Europe qu’il faudrait, à notre avis, envisager. Ceci, peut-être, peut être considéré comme un aspect qu’Adorno a négligé malgré l’importance primordiale, dans de telles questions, de regarder au-delà de la dimension nationale.

En effet, en 1966-67, l’Allemagne connaît une crise économique de production accompagnée d’un début d’inflation qui rappelle une autre époque : celle de 1922-23 et de l’hyperinflation, lorsque le peuple allemand, ruiné et sans emploi, ne pouvait obtenir le minimum vital pour subvenir à ses besoins. Pour cette raison, Adorno rappelle dans un premier temps que les conditions sociales du fascisme n’ont pas disparu. En effet, un capitalisme, à l’époque sous la forme du keynésianisme, était encore en vigueur dans le pays et même cette ligne économique partagée avec plusieurs autres pays pouvait effrayer par une perte de statut, les classes sociales qui y percevaient une menace de type socialiste. De fait, que l’Union soviétique dicte sa conduite à l’Allemagne de l’Est renforçait ce sentiment de menace pour l’ordre politique de la République fédérale.

L’auteur rappelle que le monde dans lequel il écrit est marqué par la superpuissance de deux blocs idéologiquement opposés qui rendent le nationalisme, la notion même de nation, superflue et inopérante. Cependant, jusqu’à un certain point. Parce que dans le mécanisme de génération de l’extrémisme de droite intervient une dimension hautement subjective, avec laquelle il est inutile que les représentations des sujets aient une relation intime avec les faits objectifs. Ainsi, les blocs de puissance internationaux jouent un rôle de concentration des fantômes, et la nation elle-même passe au second plan (bien qu’elle soit sollicitée, comme un fétiche, pour exalter les ressentiments d’un état économique insatisfaisant). Cela signifie que dans la psychogenèse des mouvements d’extrême droite, il y a des éléments qui proviennent de frustrations qui ont été mal gérées par des personnes dont les réactions peuvent être définies comme tout à fait irrationnelles.

Adorno met en évidence ce trait absolument irrationnel, encore lors de la conférence publiée aujourd’hui, et le définit ainsi

une peur des conséquences de l’évolution de la société en tant que telle, constatée par tous les instituts de sondage et confirmée par nos propres travaux, à savoir que les adeptes de l’ancien et du nouveau fascisme envahissent toutes les couches de la population.

Cependant, si Adorno voit encore dans les classes petites bourgeoises et dans la paysannerie allemande des fournisseurs de soutien pour un retour de l’extrême droite, il perçoit déjà (comme Pasolini des années plus tard) combien la jeunesse qui devrait être vaccinée contre les propositions néo-nazies ou néo-fascistes, ayant vécu les conséquences ultimes de la destruction de leur propre pays, ressuscite et défend les programmes de partis comme le NPD, rejoignant les vieux adhérents du fascisme historique.

Que devient, aujourd’hui, une telle considération de la paysannerie dans une Europe où elle est de plus en plus remplacée par une industrie agro-alimentaire liée aux intérêts d’un marché qui, comme par le passé, a besoin de l’épouvantail fasciste autoritaire pour avancer sans l’ombre d’une contestation populaire ?

Adorno avance, pour expliquer les frustrations mal gérées, que les démocraties ne sont restées qu’à un niveau formel, et ne sont pas allées jusqu’à changer concrètement les plans économiques et la répartition des richesses. Cela pourrait expliquer la survie de ces mouvements et partis qui, même avant 1967, étaient déjà présents sur la scène électorale, mais jusque-là de manière relativement contenue. Un autre facteur explicatif réside dans la fascination pour l’effondrement, pour la catastrophe, souhaitée par les mouvements d’extrême droite car ce sont des éléments qui jouent un rôle d’attraction sur les populations qui projettent sur la figure d’un sauveur fictif (sous l’apparence du leader qui leur ressemble) leurs peurs qui sont, contemporainement, des désirs inconscients de réalisation des malheurs les plus profonds et les plus totaux pour la société.

On peut donc dire que la plus grande des approches envisagées par l’analyse d’Adorno concernant la croissance des mouvements néo-nazis en Allemagne revêt des traits sociopsychologiques plutôt que sociopolitiques. Et pour nous, cette ligne d’analyse, bien que très suggestive, ne peut pas résumer suffisamment les phénomènes considérés.

Ainsi, si l’on suit l’auteur lorsqu’il décrit la figure du leader fasciste, ce dernier a pour caractéristique essentielle, dans le cadre psychologique, de correspondre à un archétype primitif de modèle paternel :

il importe peu qu’il dirige en fait ou qu’il soit seulement le mandataire des intérêts du groupe, car seule l’image psychologique du chef est susceptible de réanimer l’idée du père primitif tout-puissant et menaçant. …] La formation de l’image d’une figure paternelle omnipotente et incontrôlée, transcendant de loin le père individuel et donc susceptible d’être magnifiée en un « moi de groupe », est le seul moyen de diffuser « l’attitude masochiste passive […] à laquelle la volonté doit s’abandonner », une attitude d’autant plus exigée de l’adepte fasciste que son comportement politique devient inconciliable avec ses propres intérêts rationnels en tant que personne privée, ainsi qu’avec ceux du groupe ou de la classe auxquels il appartient effectivement.

Hannah Arendt semble également avancer dans une direction parallèle, dans Origines du totalitarisme (1989, p. 358) – même si elle appartient à une autre famille politique et à un autre courant de recherche sur ce sujet – l’auteur rappelle que

les mouvements totalitaires visent et parviennent à organiser les masses – et non les classes, comme le faisaient les partis d’intérêts des États nationaux du continent européen […]. Tous les groupes politiques dépendent de la force numérique, mais pas à l’échelle des mouvements totalitaires, qui dépendent de la force brute […].

Père/chef primitif, masses faites de force brute, la matière dans laquelle se construit un mouvement fasciste comporte de nombreuses traces d’irrationalité, que ce soit dans le domaine de l’individu ou dans celui de la multitude. L’élément qui les agrège (le leader aux masses et réciproquement) est également riche d’éléments provenant des couches paradoxales de la conscience humaine. La propagande de l’extrémisme de droite use et abuse d’une rhétorique trompeuse, en brandissant l’étendard de la peur, en plaçant comme slogans opportuns l’utilisation de symboles déformés pour susciter des réactions émotionnelles très éloignées du raisonnement nécessaire pour tenter d’annuler les effets de tels artefacts.

Maintenant, si nous établissons des ponts avec la situation actuelle que traversent nos sociétés, on peut dire qu’il y a une certaine intemporalité du discours de Theodor Adorno qui finit par mettre à jour la possibilité d’un retour aux régimes fascistes. De toute évidence, les actuels occupants de palais présidentiels semblent avoir été façonnés par les craintes du philosophe allemand. Cette particularité de la conférence de Theodor Adorno nous semble être l’une des plus grandes qualités de son analyse : elle est intemporelle et, même si elle ne traite pas d’un autre cas en dehors de l’Allemagne, elle est universelle.

Ces craintes sont, peut-être, ce qui peut expliquer l’absence – et on peut regretter cet aspect dans le texte de la conférence – de la recherche de solutions, de mécanismes qui pourraient aider à déconstruire ces mentalités autoritaires, par exemple, dans le cadre de l’éducation scolaire. Mais ne boudons pas le plaisir de lire une analyse aussi fine de la situation dans laquelle s’est trouvé l’auteur lorsqu’il a décidé de prendre sur lui la responsabilité, en tant qu’opposant intellectuel et actif à ces idéologies perverses, d’alerter la jeunesse socialiste autrichienne sur le retour de programmes dont les archétypes semblaient jusqu’alors avoir été enterrés à jamais dans le cimetière de la honte politique.


[1] Années de plomb : période de l’après-guerre en Italie caractérisé par une violence terroriste d’extrême-droite couverte par l’État italien et, également, une pratique de la guerre politique et de la lutte armée par un certain nombre de groupes de la gauche radicale (Brigate Rosse, Prima Linea, etc.). La période s’étant de 1969 au début des années 1980.

S’abonner
Notification pour
guest
0 Commentaires
Commentaires en ligne
Afficher tous les commentaires
0
Nous aimerions avoir votre avis, veuillez laisser un commentaire.x
()
x
%d blogueurs aiment cette page :