Visionnages et lectures du Jolly Roger francophone

Éloge de la passe : un point de vue libertaire sur le football (1ère partie)

L’ouvrage édité il y a quelques années (2012) par les Éditions Libertaires est malheureusement épuisé. Il faut donc le chercher sur les étagères des bouquinistes ou dans les rayons virtuels des sites de livres d’occasion. Mais une fois la main mise sur la pépite, pour un fan du FC St. Pauli, il s’agit d’une lecture indispensable !

En effet, ce livre se propose de faire le tour des convergences entre le sport populaire par excellence (malgré les tentatives répétées et insistantes des tenants du foot-business pour en faire un spectacle mercantile) et la pensée et l’action révolutionnaires d’inspiration anarchiste.

D’emblée, il est précisé en 4ème de couverture que : « La question n’est pas de savoir si le sport et les libertaires ont des points communs car aussi loin que nous remontons dans la mémoire du mouvement ouvrier, sport et anarchisme n’ont cessé de cohabiter« .

Petite histoire d’une sphère noire et blanche sur un rectangle vert

La première partie de l’ouvrage nous convie à un regard rétrospectif sur l’histoire mouvementée qui unit le sport moderne, et plus particulièrement le ballon rond, et le mouvement révolutionnaire de la classe ouvrière urbaine qui aspire aussi à pouvoir bénéficier de moments de loisirs ludiques et accessibles économiquement. Les relations entre les deux mondes n’ont jamais semblé aller d’elles-mêmes et les tenants d’une société de compétition et de concurrence alliée à une forme de méritocratie excluante ont toujours mis toute leur énergie à faire de l’objet sportif un contenant utile, par son caractère globalisant et universel, pour leur idéologie libérale (voire fasciste à certains moments). Bref, un terrain grâce auquel domestiquer les corps et les esprits prolétariens indociles par ailleurs.

Cependant, les militantes et militants du mouvement social ont toujours vu, de leur côté, dans le sport et l’activité physique un moment de construction collective pour la conquête de la détente tant méritée et du maintien d’un corps sain allié à un esprit bien réglé par les principes du partage, de l’effort collectif pour un but commun. Ils et elles ont toujours su répondre coup pour coup et développer leurs propres outils pour ne pas laisser aux barons De Coubertin le champ libre pour avancer sans opposition leur vision malsaine d’un sport élitiste et fait pour aligner l’engeance populaire aux objectifs des bourgeois. Et le football a très vite été le fait d’organisations ouvrières ayant compris que jouer au football était aussi une manière de refuser cette exploitation des corps ouvriers qui produit la plus-value des possédants : au football, on ne produit rien d’autre que de la sueur et du plaisir.

Et cette opposition s’est vécue dans de nombreux et souvent dramatiques contextes : que ce soit dans la Commune de Paris, dans l’Espagne libertaire résistant à Franco ou encore au milieu des soubresauts révolutionnaires du Paris à nouveau insurgé de 1968, toujours le football a été un enjeu car il est un phénomène de société qu’aucun camp ne peut négliger sans s’aliéner les masses.

Un ballon qui ne tourne plus très rond

Ensuite, l’ouvrage nous amène à faire l’état des lieux du roi des sports, enfin celui qui a été couronné comme tel par le plébiscite général qui l’entoure : le football. Un bilan qui n’est certes guère reluisant de prime abord mais n’est pas pour autant dénué de notes d’espoir (car il faut bien en conserver malgré l’apparent triomphe médiatique du foot-business actuel).

Un long et très documenté article fait ainsi le point, sur toute la période qui va de l’immédiat après-guerre à nos jours, sur les relations sans cesse remises en question entre médias et football, ou plutôt devrait-on écrire footballs car il y a clairement désormais le football populaire et le foot-business dont les logiques opposées ne visent pas les mêmes objectifs, leur seul point commun étant la rotondité du ballon et l’ardeur que chaque camp met à tenter de vivre et se développer (football populaire) ou à être hégémonique (foot-business).

Et puis ce chapitre est aussi l’occasion d’un appel à la jeunesse vampirisée par les fantasmes de possession et de réussite individuelle qui se joue dans le cadre d’un système qui veut l’exclusion des collègues, le tout-pour-moi, la gloire instantanée et éphémère, au détriment des moments de partage, d’apprentissage en commun, de simple jeu pour le plaisir : le foot-business peut-il vraiment gagner cette partie ?

Nous les fans…

Dans la troisième partie, nous faisons la connaissance avec… nous-mêmes, les fans, les ultras, les supporters. Et nous découvrons que, loin d’être seul-e-s ou isolé-e-s, nous avons des liens avec tous les lieux où résonnent les chants, où flottent les drapeaux, où sont étalées les bâches, etc. Bref, nous avons une culture commune, des armes similaires, des buts comparables et nous agissons même avec solidarité malgré nos clubs distincts et nos appartenances différentes.

Nous avons même des tournois anti-racistes, antifas, avec nos règles propres, des militant-e-s qui peuplent et animent nos tribunes, des clubs qui nous accueillent avec bienveillance voire en faisant de nos principes les leurs (comme au FCSP) et si nous agissons avec véhémence, ce n’est pas avec haine de l’autre. Au contraire de ceux qui, du côté de l’État policier, veulent éteindre nos fumigènes, faire taire nos chants, enterrer notre passion.

Mais nous résistons, nous nous organisons et nous inventons à chaque saison les formes nouvelles de contestation d’un ordre qui veut s’établir et nous transformer en client-e-s anesthésié-e-s par les chiffres mirobolants des salaires du gratin d’un sport qui n’est pas le nôtre… non, le nôtre, il se joue autant sur le terrain du quartier que dans les rues attenantes, partout là où il faut résister à la fois aux sirènes d’un football fait de toute une série d’exclusions au nom de la performance, et aux harpies féroces des hordes fascisantes qui voient dans l’exclusion physique de tout ce qui ne porte pas (ou n’est pas de) leur(s) couleur(s) une façon de vivre leur « passion » pour la destruction de l’altérité.

À suivre la semaine prochaine, le compte-rendu des derniers chapitres du livre, à commencer par un :

Retour sur un concept : la passe et sur l’auteur qui l’incarne le mieux : Albert Camus

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