Visionnages et lectures du Jolly Roger francophone

Éloge de la passe : un point de vue libertaire sur le football (2ème partie)

Avec quelques jours de retard par rapport aux prévisions initiales, voici le compte-rendu des derniers chapitres de ce livre qui est à mettre entre toutes les mains des fans de football populaire et des militants pour une société émancipée et libérée de l’oppression capitaliste.

À la suite des premiers chapitres déjà commentés dans la première partie de ce compte-rendu, l’ouvrage s’arrête quelques pages sur les relations qu’entretiennent le football, la morale et l’action libertaires et ce qu’on en retrouve chez Albert Camus, grand amateur de football et écrivain qui n’a jamais démenti son attachement et sa proximité avec les milieux libertaires.

Retour sur un concept : la passe et sur l’auteur qui l’incarne le mieux : Albert Camus

Qu’Albert Camus aimât le football, c’est un fait indéniable. Et qu’il ait été un auteur qui a, parmi les classiques du XXème siècle, porté haut l’étendard de la pensée anarchiste, cela ne fait aucun doute non plus. On se souviendra bien sûr que l’auteur de l’Homme révolté (1951) a joué lui aussi au football en club durant sa jeunesse algéroise (au Racing Universitaire d’Alger, en tant que gardien de but) et qu’il aimait mettre en avant la fécondité du jeu d’un demi-centre (notre n° 6 actuel) pour le collectif avec son art de la passe… la passe cet acte altruiste s’il en est, ce don qui touche à l’entraide et fait entrevoir dans un geste sportif toute la morale anarchiste dans le cadre d’un sport collectif.

D’ailleurs, un étudiant en sociologie de l’Université PUC de São Paulo nous rappelle, dans son texte, que Camus, ayant pratiqué le football depuis la position extrême et solitaire de goal, avait un regard tout à fait singulier sur la pratique de ce sport. La vision du jeu depuis ce poste est à la fois celle d’une autorité spéciale, qui ne commande pas mais indique les mouvements, distribue le jeu sans en faire tout à fait partie et, également, se doit d’être infaillible car il constitue un dernier rempart contre l’adversité. Le tout dans un relatif isolement par rapport à l’action mais sans en être totalement détaché… un peu comme un militant libertaire qui prend du recul pour évaluer combien la société dans laquelle il évolue nécessite de changements profonds. Profondeur de champ ou profondeur de la révolte. Tout est dans la position depuis laquelle on évolue et qui assigne le rôle dans l’équipe que constitue le collectif pour lequel on se bat.

C’est ensuite à une analyse des rapports entre notre sport et le milieu intellectuel (et au sein de celui-ci, les théoriciens de la Révolution) que s’applique Jean-Claude Michéa et celui-ci indique que les relations sont souvent teintées d’un mépris facile alors même que les élites sont à l’origine de la pratique sportive moderne. Pourtant, il y aura (avec Camus mais aussi grâce à Pier Paolo Pasolini) de véritables amoureux du ballon rond dans les rangs des intellectuels critiques. Mépris de classe, le football en est victime depuis qu’il a viré passion des classes prolétaires et que, par conséquent, se sont détournées de lui les élites préférant l’entre-soi confortable de pratiques sportives plus correspondantes à leur position dominante dans la société.

Mais comment négliger le fait qu’aujourd’hui, par le phénomène d’un football moderne qui en fait avant tout un spectacle rentable, une toute petite partie des contingents de la jeunesse pratiquant ce sport est devenue elle-même une élite enviée et hédoniste flirtant avec le monde des puissants et leur servant de faire-valoir pour développer une vision de société fondée sur la réussite à tout prix et sans égards pour l’essence même du jeu ? C’est que la dimension quasi-anthropologique de la “logique du don”, dont le football donne une illustration évidente par l’art de la passe, a été absorbée par les dérives libérales de l’exploit individuel qui n’a cure de la manière mais révère uniquement la victoire, forme d’humiliation d’un vaincu qui n’a même plus le statut de partenaire mais juste celui de concurrent… Pourtant, le football est, quand il est pratiqué dans un état d’esprit socialiste, un jeu qui donne à voir combien le collectif est important pour la réalisation de l’individu, pour son plein épanouissement.

C’est ainsi que l’on en revient aux classiques tels que Pierre Kropotkine et sa fameuse Entraide. On touche ici au concept camusien de l’individualiste altruiste.

Un football libertaire ?

Pour parler de football d’un point de vue libertaire, il faut le faire depuis l’angle éthique du prisme de cette réalité complexe dans laquelle entre en grande part aussi l’esthétique. Il faut également en envisager sa dimension pédagogique, formatrice (ou formée sur) d’un modèle de société dont il n’est qu’une représentation possible mais tellement symbolique !

Cependant, de combien de maux ne souffre-t-il pas notre cher sport, qui semble si en phase avec les développements de la société marchandisée, de contrôle social des éléments potentiellement perturbateurs, tellement représentatif de ce monde vendu aux aspirations de réussite facile et sans morale, tellement lié aux oppressions et dominations… mais n’est-ce pas là lui faire un procès un peu facile et en dresser un portrait par trop caricatural ?

Mais que l’on songe aux idéalistes Communards et à leur vision du sport comme hygiène de vie, comme partage de temps, d’espace et d’action entre égaux. Que l’on songe aux propositions de jeu à 7 de la FSGT (Fédération Sportive et Gymnique du Travail) avec ses règles qui permettent d’intégrer tout le monde au plaisir du jeu, le tout sans arbitre, en autogestion en quelque sorte.

Ainsi, en suivant les mots de Eduardo Galeano, Javi Poves ou Fernando Arrabal, on se rend compte que ce que l’on peut reprocher au football, c’est en fait à la société qui l’a vu se développer que l’on doit l’attribuer. Il n’est tout compte fait que le miroir qui agrandit pour les rendre évidents et presque hideux les défauts d’un système qui le dépasse et dont il ne fait que reprendre les traits saillants sans équivoque.

Mais que l’on regarde (presque paradoxalement) de l’autre côté de l’Atlantique nord et que l’on voie les rapports qu’entretiennent le football et l’anarchisme et alors on se rend compte que ce sport vécu là-bas comme un sport (d’)immigré(s), alternatif et entretient un lien étroit avec le mouvement social, entrant de plain pied dans les activités des collectifs libertaires. Et à raison : il y est vécu comme pratique non-autoritaire, égalitaire, et aide au développement d’un sentiment affinitaire important dans les luttes.

Et cela ne se cantonne pas à États-Unis mais pourrait être décliné également en Australie, Nouvelle-Zélande ou encore en Irlande. Et allons plus loin, tout en restant proche de nous : les clubs autogestionnaires ou d’associationnisme sportif britanniques, par exemple, tels que l’AFC Wimbledon, le Football Club United of Manchester ou le Clapton FC montrent combien le football populaire et le militantisme politique sont étroitement partenaires et que l’un se nourrit de l’autre aussi. Et on aura aussi une pensée pour le tournoi de football antiraciste organisé chaque année à Belfast. Bref, les alternatives au foot-business existent et elles sont vivaces tout autour de la planète !

C’est ensuite un petit aparté sur un match opposant anarchistes et communistes à Berkeley, le tout dans un état d’esprit bon enfant sur fond de rejet de la 2nde guerre du Golfe : Kronstadt FC vs. Lénine FC ! Tout un programme !

C’est ensuite au tour du football féminin de passer sous la lorgnette des auteurs et de retenir leur attention avec un entretien sur la situation du football féminin allemand. Celui-ci a le vent en poupe en partie grâce au collectif BAFF (Bündniss Antifaschistischer/aktiver Fussballfans) et au réseau de fans féminines F_In – Frauen im Fussball. On comprend que la lutte contre le sexisme dans le milieu du football est vécue là-bas comme une composante essentielle de la culture des fans, entre autres celles et ceux du Fortuna Düsseldorf. Ce réseau est relativement unique en Europe même s’il intègre des membres originaires d’autres pays que l’Allemagne.

Mais tout n’a pas toujours été facile pour le football féminin, à commencer par ses débuts retardés par une décision de 1921 de la Football Association qui interdit la pratique féminine sur les terrains. Et malgré tout, la volonté nouvelle de la Football Association de développer le football féminin semble aller de pair avec celle de s’enrichir sur un nouveau “produit”.

Aux antipodes de cette marchandisation de notre sport, on trouve à Stockholm un événement qui fait date depuis 1989 : la Coupe libertaire de Football de Stockholm. Équipes mixtes dont les membres sont proches de la gauche extra-parlementaire sans que ce soit de “vrais” clubs, elle se déroule dans un état d’esprit résolument alternatif au modèle dominant.

Et dans le même ordre d’idées, quelques règles explicitent comment organiser un tournoi de football noir et rouge en sachant qu’ici, en France, le milieu libertaire a encore tendance à ne pas intégrer cette pratique comme le font les activistes et militants de beaucoup d’autres pays comme cela a été le cas en Argentine avec le tournoi l’Homme libre directement inspiré du Mondial alternatif de 2010 en Angleterre.

Épilogue à trois voix

Enfin, l’ouvrage se clôt sur trois témoignages permettant de conclure les contributions de chaque auteur-e ou groupe qui a participé, d’une manière ou d’une autre, à construire ce volume qui fait bien le point sur les relations houleuses ou plus apaisées qu’entretiennent notre sport et notre milieu de militantisme.

C’est un livre qui est chaudement recommandé à tout fan du St. Pauli car il y puisera des outils pour permettre de vivre de manière éclairée et moins paradoxale sa passion et la relier au reste de ses activités et de ses réflexions.

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